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Qui de mieux qu'un
ancien pilote ayant courru sur AC Cobra pouvait nous conter l'aventure
de Carroll Shelby avec ses AC Cobra ! Voici donc un long article qui va
vous en apprendre long sur le destin étonnant de Carroll Shelby !
AC
ET CARROLL SHELBY, UNE CARRIERE HORS DU COMMUN
Une Cobra qui démarre,
c'est dingue, dantesque, cauchemardesque, c'est le super-pied. Ça sent
la poudre, ça sent le soufre. Comment un homme, à une époque rationalisée,
programmée, informatisée, a-t-il eu le culot de concevoir un machin pareil,
comment-a-t-il réussi à entraîner des gens aussi peu portés à la rigolade
que les gros bonnets de Ford USA dans un truc aussi dément ?
L'histoire de la Cobra, c'est d'abord celle d'un homme et cet homme, c'est
Carroll Shelby. Fils d'un facteur des postes US qui aimait les voitures,
ce Texan fut très jeune attiré par les courses automobiles auxquelles
il assistait aux arènes de Dallas. Après des études (que la vérité empêche
de qualifier de brillantes) il fit son service militaire, pendant la dernière
guerre comme pilote dans l'aviation. Démobilisé, il se lança dans le camionnage,
qu'il abandonna pour tenter sa chance dans le pétrole. Ça ne marchait
pas fort, et à la suite de tests psychologiques, Shelby apprit qu'il était
né pour élever des bestioles. N'importe lesquelles lui avait-on dit. On
pourrait croire, bêtement, comme ça qu'au Texas, il élèverait des vaches
ou des chevaux. Ben non, lui c'est des poulets qu'il décida de faire proliférer.
Mal lui en prit, c'était l'erreur, c'est le serpent qu'il aurait dû choisir.
L'élevage des poulets, après un démarrage brillant, sombre lamentablement
à la suite d'une épidémie qui engloutit les 20 000 volatiles et les espérances
de Carroll, et il se retrouva tout triste assis au milieu de son poulailler.
Il avait cependant acquis au passage un p'tit quequ'chose qui devait devenir
célèbre: sa salopette d'éleveur de poulets, une belle salopette rayée,
qu'il devait par la suite arborer sur tous les circuits du monde en guise
de combinaison de pilote. Car, après les poulets, il devint pour de bon
pilote de course.
Après des débuts sur M.G., il pilote des Allard Cadillac, puis des Ferrari,
Maserati, Aston-Martin (avec laquelle il remporta les 24 heures du Mans
1959), etc. Beaucoup de Sports et de Protos, un peu de Formule 1, en bref,
une belle carrière de pilote, qui fut interrompue par des problèmes cardiaques.
Shelby tenta alors de réaliser un rêve qui le hantait depuis longtemps:
battre les Ferrari avec une voiture de sport américaine, qui coûterait
trois fois moins cher que les mécaniques raffinées et sophistiquées du
Commendatore. Projet aussi farfelu qu'utopique: Briggs Cunningham, Lance
Reventlow avec ses Scarab, pourtant tous deux milliardaires, même le géant
Chevrolet avec sa Corvette, avaient dû se faire une raison. Et Shelby
n'avait pas un fifrelin. Personne n 'y croyait, sauf lui, ce naïf.
Le hasard et les bonnes fées de l'automobile firent que en Angleterre,
dans un charmant petit village sur la Tamise, il était une fois une usine
de... fauteuils roulants, et, aussi, de voitures de sports. Ça s'appelait
A.C., et c'était rigolo tout plein. C'était une vieille firme, appartenant
à de charmants vieux messieurs, les frères Hurlock, qui y régnaient entourés
de vieux collaborateurs tout aussi charmants. Vers 1920, cette firme avait
créé un bien joli moteur 6 cylindres à arbre à cames en tête tout en aluminium,
de 2 litres de cylindrée, développant 35 CV. Il avait bien sûr été monté
dans différents modèles de la marque. Les années passant, d'amélioration
en amélioration, ce moteur développa quelques 85 CV dans les années 50,
époque à laquelle il fut installé dans un très beau roadster créé par
un Anglais d'origine portugaise, John Tojeiro. C'était l'A.C.E., dont
la ligne était inspirée de la Ferrari barquette victorieuse aux 24 heures
du Mans 1949. Désespérant de dépasser les 100 chevaux avec ce moteur (102,
pour être précis), les frères Hurlock finirent par se résoudre à remplacer
leur enfant chéri par le Bristol 6 cylindres, qui n'avait même pas d'arbre
à cames en tête (what a pity !) mais développait 145 chevaux en version
préparée sans rien perdre de sa fiabilité. C'était pourtant pas un gamin
non plus, le Bristol: c'était l'ex BMW de 1932 qui avait équipé les fameuses
BMW 327 et 328, plus de mille fois victorieuses dans les années d'avant-guerre.
Ce moteur était équipé d'un système de distribution à tout le moins inusité
: l'arbre à came pousse une tige qui pousse un culbuteur qui pousse une
tige qui pousse la soupape (un peu l'histoire de l'homme qu'a vu l'homme
qu'a vu l'ours) ; pour comprendre le zinzin, faudrait un dessin. Mais
ça marche. Faut l'faire, non ? Et voilà donc l' A.C. Bristol. Un sacré
machin, beau, au capot interminable, avec les deux petites places sur
les roues arrière, découvertes bien sûr. Il y a bien une capote pliée
dans le coffre, mais pour la mettre en place il faut un ingénieur des
Arts et Métiers et quatre hommes forts : en moins d'une heure, c'est fait.
A part ça, une super tenue de route, avec les quatre roues indépendantes,
et 200 à l'heure. Mais voilà t'y pas que, en 1961, paf, Bristol arrête
la production du moteur. Panique chez les Hurlock. On monte bien un Ford
Zéphyr 6 cylindres, mais la clientèle boude.
Shelby, qui avait une oreille qui traînait du côté de la Tamise, se dit
tout simplement: « L'A.C. n'a plus de moteur, il y a des V8 plein les
Etats-Unis, il n'y a: qu'à mettre un V8 dans l'A.C., et ça fera une bête
fantastique qui coûtera pas cher ». Aussitôt pensé, aussitôt proposé aux
Hurlock. Jeunes d'esprit sinon d'âge, ces derniers acceptèrent. Il ne
restait plus qu'à trouver le V8. Il y avait le Buick en alu. Il y avait
les Chevrolet. Mais un beau jour, Shelby apprit que Ford mettait au point
un V8 pour un utilitaire, et que ce moteur, bien qu'en fonte, était extrêmement
léger . C'était un 221 cubic inches. Mais là- bas, en Amérique les choses
vont vite et l'on voit grand: quand le moteur fut installé dans le châssis
de l'A.C., il faisait déjà 260 cubic inches; et quand la 75ème voiture
sortit, un dernier coup de la baguette magique de la bonne fée Ford le
portait à 289 cubic inches (note du webmaster : le fameux 289... de la
Mustang !), pour la joie de tous et la nôtre en particulier.
Il avait fallu changer pas mal de bricoles pour que la brave A.C. avale
le surcroît de puissance existant entre le Bristol et le V.8 Ford, mais
le dynamisme de Shelby et le savoir faire ainsi que la bonne volonté de
la bande aux Hurlock permirent la production de ce machin délirant qui
n'est pas une moto, pas un avion, pas vraiment une voiture, mais une Cobra.
Elles se sont appelées Shelby A.C. Cobra, A.C. Cobra, ou Ford Cobra, ça
n'a pas d'importance, mais qu'est-ce qu'elles marchaient fort ! (J'ai
pas dit sans problèmes, j'ai dit fort).
Les premières Cobra avaient conservé la direction à vis globique et levier
à bras des A.C., une chouette direction bien directe qui était parfaite
jusqu'à 200 à l'heure. L'emm... c'est que, avec une Cobra de série, on
se tapait un bon 240, et il y avait du souci à se faire avec ce machin
tout rond qu'on tient avec les mains et qui s'appelle un volant. Aussi,
après la 125 ème voiture, la direction à vis et levier fut, elle, remplacée
par une crémaillère, moins directe peut-être, mais bien plus efficace.
Et puis il y a eu les « Racing ». Dès le début, Shelby voulait que son
monstre à roulettes courre: la première Cobra, c'était le prototype; la
deuxième fut vendue, et a d'ailleurs été transformée pour la course; la
troisième devint la première Cobra « d'usine », et fut engagée dans quelques
épreuves. Cette fois encore, il avait visé juste, et on ne tarda pas à
en parler dans les chaumières. Par la suite, la Cobra Racing évolua, tant
sur le plan moteur (les 289 Racing, équipées de 4 Weber double corps développaient
à peu près 380 chevaux) que tenue de route (grosses roulettes avec gros
pneus et ailes élargies en conséquence, stabilisateurs, etc.) et freins
(colossales). Mais pour les circuits rapides, le manque de profilage du
roadster se faisait trop cruellement sentir, et Shelby pondit la Cobra
Daytona, un coupé aussi beau qu'efficace, qui permit aux Cobra de frôler
la victoire au Championnat international des constructeurs en 1964, et
d'emporter haut la main ce même championnat en 65. 1965, c'est aussi l'année
où la Cobra passa de 4,7 litres à 7 litres. Ça ne s'est pas fait tout
seul. Il a fallu changer radicalement les suspensions de la voiture: celles
de la 4,7 litres (289), héritées de l'A.C. Bristol, étaient constituées
par des ressorts à lames transversales qui assuraient à la fois la suspension
et le guidage supérieur des roues. Sur la 7 litres (427), c'est des ressorts
hélicoïdaux et double triangles qui remplacèrent le système antédiluvien.
Le reste du châssis, une espèce d'échelle en gros tube rond, demeura le
même, si ce n'est que la section des tubes passa de 3 à 4 pouces. La 7
litres, avec son moteur 427, était un monstre à l'accélération, un fabuleux
coup de tatane aux fesses: 100 à l'heure en 4,5 secondes, 160 en moins
de 9 secondes, le 400 mètres départ arrêté en 12 secondes, avec passage
de la ligne à près de 200 à l'heure.
Un journal automobile américain a fait un test marrant: de 0 à 100 miles
à l'heure, puis freinage jusqu'à l'arrêt complet. Résultat ? 14,5 secondes.
Ken Miles, le pilote essayeur des Cobra, l'a même réalisé en 13,8 sec.
Et ça, c'est la 427 de série, avec les pneus de route, celle que vous
pouviez acheter au garage du coin pour 7. 000 dollars. Comme sa petite
soeur 289, la 427 a eu sa version Racing : près de 500 chevaux, un couple
qui ne peut se mesurer qu'en éléphants-mètre-seconde, un bruit à faire
rougir de jalousie le nez d'un Concorde au décollage : la Bête. Quand,
à plus de 200, le pilote remettait la sauce après avoir enclenché la quatrième,
les gros pneus de course ciraient comme des damnés pendant cinquante mètres.
Et lorsqu'ensuite il relevait le pied, la retenue était telle que l'on
voyait deux grosses traces de gomme sur le bitume sur une trentaine de
mètres ! La 427 a remporté, bien évidemment, le Championnat USAC de sa
catégorie (et ce pendant des années), mais pas le Championnat international
des Constructeurs, car elle ne fut pas homologuée par la F.I.A. L'effort
de Ford se portait alors sur les Ford GT, MK Il et MK IV, et les Européens
(mis à part quelques sujets de Sa Gracieuse Majesté Britannique, qui purent
voir évoluer la 427 verte de David Piper) ont perdu là une bonne occasion
de rigoler en voyant ce machin rugissant, fumant et vociférant laisser
sur place les malheureux concurrents stupéfaits en noircissant la piste
de traces de gomme et en zigzagant comme un serpent alcoolique.
AUTEUR
: Jean Marie Vincent
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